Un jour, mon père ramena d'une brocante un curieux objet. Semblable à un vase de verre transparent, il trônait sur la table de la salle à manger, où nous nous apprêtions justement à dîner. Je m'approchai avec curiosité, et demandai de quoi il s'agissait. Le verre translucide avait en effet la forme surprenante d'une sphère considérablement aplatie. Ce Smarties de verre géant prolongeait son hémisphère supérieur d'un goulot étroit, s'élargissant progressivement vers le ciel. C'est une cruche, déclara mon père d'un air savant. L'objet fascinant, tout en courbes et reflets, semblait venir d'un autre monde, et un nom si banal paraissait pour le définir absolument grossier.
Une étrange boule d'argent striée de rainures profondes somnolait, coincée dans le goulot. Elle était surmontée d'une tige, d'argent elle aussi, permettant de l'ôter aisément. Je commençai à jouer avec la boule, la soulevant et la replaçant dans son trou de verre tintant, lorsque je fus interrompue par mon père. Il s'apprêtait à faire la démonstration, une bouteille de rouge à la main.
Des angles pointus et graciles d'une adolescente maigrelette aux courbes de femme enceinte, du teint simple et naturel aux agréments les plus fantaisistes, mes couleurs et formes varient infiniment selon le goût et l'humeur. On m'oublie souvent, dans les grands flonflons des fanfares, dans les orchestres tonitruants de tubes et d'archets où je me sens muette. Cependant, je peux vous surprendre bien plus que vous ne le pensez. Sous des apparences timides et calmes, j'ai tout de même plus d'une corde à mon arc. Précises et émouvantes sont mes aiguës, chaleureuses et profondes sont mes basses. Peut-être mon atout serait-il ma grande sensibilité: nul souffle, nul effleurement ne m'échappe, je frémis à la plus légère harmonique, au plus doux des vibratos, et je les répercute à l'infini. Permettez-moi de vous dévoiler aujourd'hui le mystère d'un tempérament riche et nuancé...
Tout aussi brutalement, sans raison, je finis par m'arrêter. Le souffle court, les jambes douloureuses, je me remets à marcher, lentement. Longuement. Les minutes passent ainsi et mon cerveau se vide. Je ne sais pas où je vais. Peu importe. Mes pieds avancent, lentement. Je ne sais plus qui je suis. Je suis vide. La colère m'a quitté, me voilà comme anesthésiée. Les rues défilent, le temps passe. Il n'y a plus rien en moi. Le néant. Un corps engourdi déambule dans la nuit, livré à lui-même.
Les Tuniques Bleues... J'en vois déjà sourire, mais je ne peux pas manquer de parler de ce chef-d'oeuvre de la bande dessinée!
Voilà bientôt 40 ans que les aventures de Blutch et Chesterfield naquirent sous la plume de Salvérius et Cauvin. Et une bonne dizaine d'années que je lis et relis mes vieux albums tout cornés, avec le même plaisir...