Je passe lentement le long du grillage. Le gamin a pris une longueur d'avance. Seuls les tours de roue agonisants de mon vélo troublent le silence étrange qui s'est installé. Avec émotion, je contemple la vieille bâtisse de mon école primaire, et la cour de récré qui s'étend sous mes yeux. Tiens, ils ont rajouté un auvent blanc près des classes de quatrième, c'est affreux. Et ils ont repeint le panneau de basket en rose ! Et puis ces bancs en plastique bordeau, déjà à moitié réduits en miettes par les enfants, c'est absurde. Elle a changé, mon école, en huit ans.

Mais, surtout, elle est devenue si petite ! Je réalise qu'en un seul regard, je peux embrasser presque toute la cour de récré, cette cour qui me paraissait immense, et dont je ne me lassais pas... Combien de jeux, de courses folles n'a-t-on pas vécus sur ces vieilles dalles ? Combien d'histoires n'a-t-on pas inventées, combien de secrets n'a-t-on pas racontés entre les maigres racines du vieux sapin ? Toute mon enfance réside dans cette petite cour, que prolongeait une immense prairie autrefois.

Les souvenirs se bousculent dans ma tête, des larmes d'émotion me montent déjà aux yeux, lorsque mon petit frère déboule brusquement sur son destrier, brisant mon silence recueilli d'un coup de frein sec. "Quoi, qu'est-ce que tu regardes? Le nouveau préau?" Bien sûr, lui qui encore l'année passée jouait dans cette cour, il ne pouvait pas comprendre !

"Oui, c'est ça, il est hideux le nouveau préau." Et d'un bon coup de pédale, je m'élance, espérant prendre une longueur d'avance sur le gamin, et surtout éviter qu'il ne continue à me regarder avec ce petit air amusé...