Voyage au pays des songes
Par kristina le mardi, novembre 20 2007, 21:33 - Lien permanent
Quand j'étais petite, je croyais qu'il était possible d'attraper la lune. En grimpant très haut et en étirant fort le bras, de la même façon qu'on attrape la plus belle pomme qui nous nargue au sommet de l'arbre. Souvent, le soir, je collais mon nez à la fenêtre du palier, après avoir éteint toutes les lumières, et je contemplais en silence le disque pâle habillé de brumes. Seule dans l'escalier venteux et sombre, les mains en visière autour de mes yeux contre la vitre froide, je ne faisais que regarder, de longues minutes durant. Lorsque la buée laissée par ma respiration commençait à me brouiller la vue, je grimpais sur la marche d'à côté et reprenais cette étrange observation, retenant mon souffle.
À l'école, la maîtresse nous avait expliqué que la lune était un astre situé à des milliers de kilomètres de la terre, dans l'espace, et qu'on ne pouvait y respirer sans avoir une bulle de verre autour de la tête, comme Neil Armstrong. Lui, c'est le premier homme à avoir marché sur la lune. Il me paraissait bien curieux de croire à cela: moi, la lune, j'y gambadais chaque nuit en rêve, avec juste mon pyjama. D'ailleurs, Wallace et Gromit y sont allés comme moi. Ils en ont même mangé des petits bouts sur des Crackers. J'avais toujours eu envie de goûter à mon tour de ce fromage particulier, mais quand je m'y promenais, je n'y pensais jamais.
Une fois assoupie, la lune m'apparaissait comme une vaste plaine jaune, un désert froid où je courais à perdre haleine. J'y rencontrais parfois de drôles de créatures, c'était amusant. Elles ne parlaient jamais, mais m'emmenaient dans des endroits secrets, remplis de buissons et de ruisseaux silencieux. Parfois, je trouvais sur ma route l'un ou l'autre débris de la civilisation humaine: une machine à laver branlante, accueillant une famille de petits mammifères au pelage soyeux ; un vieux matelas, qu'on traînait au sommet des collines pâles pour faire des glissades ; un radiateur, qui transformé en xylophone géant brisait le grand silence de ses quelques notes sourdes.
Quand j'étais éveillée par contre, tout s'évaporait, et la lune me faisait juste face tout entière dans le ciel noir. Ce doux visage aux yeux tristes me fascinait, suspendu très loin dans le vide de l'univers. Il me semblait pourtant si proche, au point de me donner la sensation de pouvoir lui caresser la joue du bout des doigts. Dans le silence épais de la nuit, je l'entendais quelques fois soupirer et chanter doucement, les jours de chance. Nulle étoile filante ne pouvait prétendre au bonheur que j'éprouvais en ces instants.
Je voulus peu à peu apprivoiser cette âme perdue, dans l'espoir peut-être qu'elle me permette, comme par magie, de pénétrer réellement le monde de mes rêves. Je me mettais à parler à voix basse, à raconter de petites histoires sur le ton des confidences. Elle semblait toujours m'écouter avec attention, sans mot dire. Mais les instants que je préférais étaient ceux de son silence mélodieux et enivrant, qui me dévoilait la grandeur et le vide de l'espace.
Une nuit d'hiver, alors que toute la famille dormait déjà, mon étrange amie m'appela si fort que je ne pus plus résister au désir d'ouvrir la fenêtre toute grande, et de m'asseoir sur le rebord. Un sentiment curieux me serrait alors l'estomac, délicieuse alchimie de peur et d'engouement. Grisée de silence et d'infini, les yeux rivés sur l'astre lumineux, scrutant le moindre changement d'expression, je me soulevai sur mes petites mains pour être plus proche encore.
Intimidée, elle se dissimula derrière quelques volutes sombres, ne laissant plus voir qu'une tache phosphorescente s'étalant délicatement dans les ténèbres du ciel. Ne pars pas! soufflai-je. Je me risquai alors prudemment à déposer mes pieds nus sur l'appui de fenêtre glacé, et à me redresser très doucement, les mains agrippées au châssis, le coeur battant. Elle réapparut peu après, espiègle, et je devinai un sourire à peine esquissé au coin du grand cratère de sa bouche.
Elle était si belle, si proche. On eut dit qu'elle me regardait dans les yeux, cette fois, qu'elle voulait me confier un secret à l'oreille. Plus attentive et tendue vers elle que jamais, j'osai lentement lâcher une main, essayer de la toucher. Elle se faisait mystérieuse. Je pourrais peut-être entendre le secret, si j'attirais son visage à moi. En plissant les yeux, je pouvais deviner au creux d'un grand cratère une vallée luxuriante, semblable à ces petits coins d'Eden peuplant mes songes. Un rocher, une petite source claire, quelques baies juteuses sur un buisson touffu. Un petit robot bizarre qui préparait un pic-nic, s'affairant à déposer des morceaux de lune sur du pain grillé. Il m'attendait sûrement, il me fallait me hâter. J'avais lâché l'autre main, mes pieds vacillaient, mais j'y étais presque. D'un bond, je pouvais le rejoindre et m'agripper à un arbuste, c'était facile... Une porte s'ouvrit alors brusquement en bas de l'escalier, une voix furieuse rugit Redescends de là tout de suite, nom d'un pétard!, et je courus me jeter dans mon lit, à grands fracas de ressorts et de couvertures.
Commentaires
"Quand j'étais petite, je croyais qu'il était possible d'attraper la lune"
Ben c'est possible non ? Et puis, tu es toujours toute petite