Le vin se mit à couler sur la boule d'argent, glissant dans le goulot par les rainures, puis filant brusquement dans toutes directions, après l'amorce d'un virage serré le long des parois de l'ellipsoïde. La transparence du verre laissait croire que le liquide se répandait dans les airs, qu'une fontaine invisible le faisait jaillir sur la table. Les flots écarlates glissaient sans fin sur les courbes de verre, les éclaboussaient sans les souiller.

Mon regard se perdit rêveusement dans le vin tourbillonnant. Mille fantômes d'orgies romaines surgissaient, des éclats de rire et des bruits de festins résonnaient dans mon esprit engourdi. Une vision se précisa. Des montreurs d'ours enchaînaient leurs tours sous les yeux de la Cour amusée, les gobelets s'entrechoquaient, arrosant la table de gerbes de vin. Peu à peu, je me sentis glisser. Les voix s'effacèrent. Dans la brume matinale se détacha la sinistre silhouette d'une guillotine. Le rouge coulait de la lame, goutte-à-goutte, lentement. Un frisson courut sournoisement dans les nuques silencieuses.

L'air resté en suspension se mit peu à peu à vibrer, le frisson s'échappa dans une brise tiède, emportant la scène. À présent, la forêt se dressait tout autour de moi, étouffante, inhumaine. Une rumeur de tambours planait au loin. Des mains me soulevèrent brutalement et m'emportèrent. La tête pendant dans le vide, je vis défiler les buissons, longtemps. La rumeur s'amplifiait. Puis soudain, le guerrier qui me portait comme un sac se mit à gravir de sombres marches de pierre, à la suite d'autres. Peu à peu les marches se coloraient, rougeoyaient dans la lueur glauque des torches. De minces filets écarlates se mirent à serpenter, grossissant toujours plus. Je fus jeté contre l'escalier escarpé et continuai tant bien que mal à le gravir par moi-même. Bientôt, ce furent des flots pourpres qui dévalaient en cascade sur la pierre, souillant mes pieds nus. Terrifié, je butai sur un corps, vacillai, et rampai de mes dernières forces sous les coups de fouets. Le liquide tiède et épais me léchait le visage, un goût âcre terrassait ma gorge. Soudain, j'eus une sensation de flottement: j'avais atteint la dernière marche. Je roulai sur la plate-forme. Mon corps ne répondit plus, l'image terrible du cadavre sanglant que j'avais heurté continuait d'affoler mon esprit. Mes sens finirent par se brouiller totalement.

Un instant plus tard, je repris connaissance. Se découpant sur le ciel rouge, un grand couteau s'avançait, inexorablement. Les tams-tams redoublèrent de violence dans ma tête lourde. Mais à l'instant d'atteindre leur paroxysme déchirant, tout disparut subitement, dans un grand sursaut d'effroi.

Et donc, comme je le disais à mamy, cette cruche a la particularité d'éventer le vin, et d'en développer tous les arômes, poursuivit mon père avec bonheur. Ca fait rêver non?