La menace armane
Les Armanes. Une nouvelle menace?
Trois cas ont été observés en Belgique ces vingt dernières années, le mystère reste entier. L'individu, d'apparence tout à fait normale, présenterait un pouvoir d'influence exacerbé sur son entourage, au simple contact du regard. L'origine de ce pouvoir inquiétant a été à ce jour identifiée par l'équipe du Dr. Lebrun, chercheur au CNRS, suite à de nombreux examens: l'individu présente un micro-organe supplémentaire, sur la rétine, qu'on pourrait qualifier d'"hypnotico-persuasif". Cet organe serait issu d'une mutation génétique exceptionnelle, dont nous ne savons encore rien, et ferait de l'Armane un dangereux manipulateur. "En cas de détection, une opération forcée s'impose, pour la sécurité de l'État et des citoyens", déclare le Dr. Lebrun (...).
Jonathan fourra fébrilement le vieil article dans la poche de sa veste et démarra la voiture. Les phares éclairèrent quelques feuilles mortes tourbillonnant devant l'entrée de service du bâtiment. Des mois d'investigation et enfin, il pensait tenir l'explication. À vingt-six printemps, il était encore prisonnier de sa mère. Était-ce réellement cela? Un micro-organe. Totalement délirant.
À vrai dire, elle n'était pas sa mère. Il avait été adopté à l'âge de cinq ans et n'avait que peu de souvenirs. Elle l'avait élevé seule. Il avait voulu fuir sa possessivité tyrannique très tôt, par tous les moyens. Mais aujourd'hui, il était encore là. Et il haïssait plus que jamais cette voix aigre, ces lèvres pincées, ces yeux étincelants.
Il passa les deux jours suivants perdu dans ses pensées, à l'agence la journée, à la fenêtre de sa chambre le soir. Il évitait le regard d'Yvette autant qu'il le pouvait. À table, elle le réprimait de son silence, proférait mille malédictions à l'égard de la jeune fille qu'il fréquentait depuis un mois et qui était sûrement la cause de cet air absent. "Je ne veux plus que tu la voies. Regarde-moi!" glapissait-elle, alors qu'il fixait imperturbablement la fenêtre. Lorsque, enfin, il se résignait à lever les yeux vers elle, il sentait l'étau de son impuissance se resserrer sur sa gorge. À contre-coeur, il finit par appeler la jeune femme pour annuler leur rendez-vous du samedi, sous le regard satisfait de sa mère.

Martold faisait les cent pas dans la grande salle, zigzagant entre les fauteuils, croisant et décroisant nerveusement ses quatre petits bras. Les choses ne tournaient pas comme il l'avait prévu et il avait horreur de ça. Il finit par coller son front contre l'immense baie gorgoplastolysée, son regard se perdant alors dans le ciel noir. Voilà près de quarante années juniennes qu'il travaillait sur ce projet de modélisation des systèmes terrestres, et tout risquait de tomber à l'eau à cause de l'obstination d'un de ses agents. Il avait pourtant bien répété à Smyrna que les humains paniquaient vite, ignorant tout de leur environnement céleste moins immédiat. Si l'un des observateurs se faisait repérer et que la presse l'apprenait, ce serait le soulèvement général.
Smyrna était en mission d'observation depuis une vingtaine d'années terrestres, sous le couvert d'une seconde peau extraordinairement ressemblante, sur un jeune humanoïde devenu journaliste. Inquiet au début, Martold avait finalement laissé Smyrna où elle était, jugeant l'observation rapprochée d'un journaliste extrêmement intéressante pour leur étude politico-sociale des terriens. Mais depuis quelques temps, celle-ci agissait de manière de plus en plus suspecte et commençait à rendre son humanoïde méfiant...

Quand Jonathan quitta l'agence vers 18h, le ciel était plombé, si bien qu'il retourna emprunter un parapluie à Paul, son collègue de bureau. L'idée ne fut pas mauvaise, car aussitôt dans la rue, la pluie se mit à tomber à verse. Il se mit à courir tant bien que mal, le grand parapluie déployé au-dessus de lui, et arriva quelques minutes plus tard à l'arrêt de bus. En rentrant, il lui faudrait convaincre sa mère de se faire opérer. Il trouverait un prétexte, n'importe lequel. Il n'en pouvait plus, l'angoisse de se faire encore manipuler le terrifiait.
En essuyant ses pieds trempés sur le paillasson de l'entrée, il pensa aussi qu'il devrait essayer de joindre le spécialiste dont parlait cet article sur les Armanes. Il considéra un instant le parapluie détrempé, et décida de le mettre à sécher sur le petit balcon de sa chambre. Il ne dirait rien de la vraie raison de l'opération à sa mère bien sûr, elle ne se rendait sûrement pas compte de son anormalité ni du danger qu'elle représentait pour la société.

- Allons mon cher, ne dramatisons pas, insista le professeur Dorfus, se redressant légèrement dans son fauteuil. Après tout, votre agent est la mère adoptive de ce terrien, et elle se comporte comme telle.
- Vous semblez oublier que l'âge d'émancipation des terriens est largement inférieur à la moyenne spatiale, Anton ! s'écria Martold, levant au ciel ses deux paires de bras. À vingt-six ans, ils ne mettent plus de couches, et de surcroît, ils ont acquis l'autonomie nécessaire pour quitter le foyer. Smyrna aurait du cesser depuis longtemps d'user de son oeil d'autorité sur lui.
- Il est vrai qu'elle s'y est attachée à son petit monstre, concéda le professeur Dorfus, attendri.
- Cela ne me fait pas rire, mon ami, dit Martold d'un ton sec. Si elle n'adapte pas rapidement son attitude, je me verrai contraint de la muter.

Lorsque Jonathan poussa la porte de sa chambre, il s'arrêta brusquement, interdit. Sa mère était assise sur le lit, la main crispée sur la page d'article jaunie, qu'il avait dissimulée sous son matelas. Le parapluie glissa des mains de Jonathan et roula sur le sol.
- Tu ne peux pas me faire opérer, commença-t-elle. Je ne peux pas t'expliquer... Smyrna suait à grosses gouttes sous sa peau artificielle.
Elle ne pouvait rien dévoiler de sa mission. Cependant, si on l'opérait, elle serait démasquée et ce serait la fin.
- Il n'y a rien à expliquer, souffla-t-il. Tu es dangereuse, et ils t'opèreront quoi que tu... Il s'interrompit, comme paralysé. Elle le fixait droit dans les yeux, et il sentait une attraction terrible dans son esprit. Ses résistances sautaient une à une, il fallait obéir à ces yeux...
- Non ! hurla Jonathan, roulant à terre.

Quelques jours plus tard, on retrouva Yvette Dupont chez elle, sauvagement assassinée à coups de parapluie dans l'oeil.